"On ne voyage pas pour se garnir d'exotisme et d'anecdotes comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rende comme ces serviettes élimées qu'on vous tend avec un éclat de savon dans les bordels*" écrivait Bouvier, malade et exsangue, quelque part à Ceylan dans les années soixante... L'heure est grave Nicolas. Trois ans en Afrique, pour moi aussi, ça ne pardonne pas.

En débarquant ici, j'ai d'abord été saisie, étonnée, presque choquée. De n'être plus simplement Lulu, mais d'être devenue Madame. De ne plus seulement mener ma petite barque, mais d'avoir des employés. C'est exigeant un employé. Ça te contraint à devenir un patron, ou plus précisément une épouse de patron (subtil hein ?). Ça t'oblige à voir le monde séparé en deux. Les riches/les pauvres, les Blancs/les Noirs, ceux qui suent dans les taxis bondés/nous autres qui goûtons la fraîcheur du 4x4 verrouillé de l'intérieur. Dans cet univers compartimenté, les vieux de la vieille, ceux qui ont fait l'Afrique, les vieux routards à qui on ne la fait pas, les Libanais de Beyrouth ou du Sénégal... tout ce petit monde a pris ses marques des décennies plus tôt. Ils évoluent aisément dans la pagaille apparente, ils ont intégré depuis belle lurette le fonctionnement de cette stratification sociale. Tant qu'on les accepte ici, ils prennent ce qu'il y a à prendre.
En débarquant ici, j'ai vu mon identité se dérober, pour laisser la place à quelque chose plus en phase avec ce qu'on attendait de moi. Vêtue de ma tenue caméléon, j'ai goûté aux chouettes après-midis entre copines.

Expatgirls
Et y'en a toujours une qui ajoute :
"je dois dire que j'ai de la chance, Fatou est une perle"

Oui. Très rapidement, tout m'est apparu on ne peut plus normal. On se fond dans le décor quoi. Ceci s'explique sans doute par le fait que tout le monde a une vie bizarre, du coup, ça annule la bizarrerie qui redevient normale. Logique implacable. Au début, on s'excuse presque de devoir employer quelqu'un qui passe le plus clair de son temps à nous attendre en bas de l'immeuble, en plein cagnard.

chauffeur
Et puis on s'y fait très bien.

On ne fait plus grand'chose mais on fait faire souvent. Mal, mais on continue de faire repasser, faire porter les courses, faire la cuisine, faire élever ses enfants... Pendant ce temps-là chacun passe le temps comme il peut.

pc

Et puis ici, même si tu n'as croisé personne aujourd'hui, tout le monde sait ce qui se passe dans ta vie, qui tu fréquentes, avec qui tu déjeunes - et qu'est-ce qui te bouffe de l'intérieur. Cirrhose, filles du Bembeya, hôtes parasites... nulle place pour le secret à Conakry.

supermarch_
Plan drague à Super Bobo

C'est en revenant au bercail qu'on prend la mesure du fossé qui s'est creusé, bien plus profond et bien plus large que les pirogues du port de Landréah... Je passe sur l'inénarrable stupeur, chaque fois renouvelée, devant tant de prouesses architecturales, d'esthétique urbanistique, que dis-je, d'atteinte de la perfection...

parvis
Admirez ce parvis tout plat, sans un seul trou...
et je ne parle même pas des magnifiques trottoirs qui ornent la place

Le premier choc se produit toujours à l'aéroport, à la sortie de l'avion. J'ai tout de suite compris que j'avais basculé dans un autre monde lorsque ma salutation au douanier n'a reçu, pour toute réponse, qu'un petit rictus pincé.

_a_va

Ça a continué un peu partout, enfin, je veux dire... ce sentiment d'anonymat presqu'hostile m'a poursuivie dans mes activités de chaque jour. Personne pour t'aider au Leader Price de la rue du Poteau, obligée d'apostropher le type à l'entrée : "Hé petit, porte ça pour moi". "On se connaît, on se tutoie ?" qu'il a vociféré. C'est quand même dingue... devoir se débrouiller toute seule, faire sans plus faire faire. Marcher toute la journée, porter ses sacs, voire éclore des ampoules aux pieds. Mon monde a changé, j'ai du mal à m'y faire. Je craque tout mon pognon dans les trajets en taxi, car je ne comprends plus rien aux lignes de bus. Je suis la rescapée d'un monde perdu. Tout me paraît difficile, complexe. Mais je ne suis plus que de passage...

 "...Vous croyez que vous allez faire un voyage,
mais bientôt c'est le voyage vous fait ou vous défait...**"

Arrête Nicolas, c'est trop de souffrance.

 

*Nicolas Bouvier, Le poisson-scorpion, 1982.
**Nicolas Bouvier, L'Usage du Monde, 1963.